Pérou : Le peuple Shipibo-Konibo

Publié le 26 Avril 2018

By Heather Greer – Fotograma de la película ESAS VOCES QUE CURAN (2011) de Delia Ackerman y Heather Greer, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=66816348

Groupe ethnique de l’Amazonie péruvienne qui vit sur les rives de la rivière Ucayali, une grande rivière originaire des Andes qui rejoint le fleuve Amazone dans le nord du Pérou.

C’est l’un des peuple autochtones les plus nombreux du Pérou.

Ils vivent dans 150 petites communes le long de rivières et d’affluents, de méandres de façon traditionnelle et communautaire depuis des générations.

Population : 30.000 personnes

Langue : shipibo-konibo, langue la plus parlée de la famille de langue pano. Environ 8000 locuteurs.

Il y a 4 dialectes : conibo, shitibo, malibo, shipibo

Autrefois il y avait 3 groupes considérés comme des communautés distinctes : les Shipibo, les Konubo et les Chetebo/Xetebo. Aujourd’hui ils sont mélangés en raison de nombreuses années de mariages et liés par une même culture et une langue commune, pano.

Le nom shipibo konibo est relié aux mots singe et poisson dans leur langue maternelle.

Selon la tradition orale du peuple, ils ont reçu ce nom dans le passé parce qu’ils noircissaient leurs fronts, mentons et bouches avec un colorant naturel noir ce qui les faisaient ressembler à un singe qu’ils appellent Shipi.

De Davius – Trabajo propio, Dominio público, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=6883131

Habitat

 Dans le bassin du rio Ucayali (« Rio de los Mosquitos »), forêt tropicale amazonienne péruvienne. Les Konibo étaient situés dans la zone supérieure du fleuve et les Shipibo et Shetebo dans la zone inférieure.

Ils vivent en petits groupes dispersés le long des rivières, ce qui permet une exploitation agricole rationnelle. Leur environnement est souvent inondé et parfois emporté par les inondations, ce qui les oblige à déménager et à construire de nouvelles colonies.

Actuellement, on estime à 30 000 le nombre d’habitants répartis dans quelque 200 communautés des départements de l’Ucayali, de Loreto, de Huánuco et de Madre de Dios ; certains se trouvent dans les zones urbaines des principales villes de la région.
Ils classent leur environnement en quatre catégories :

  • níi : la selva ou le monde sauvage qui entoure le village. Il comprend non seulement des plantes et des animaux sauvages, mais aussi des créatures mythiques, des monstres et des mauvais esprits (jacóma yoshínbo). C’est un espace plein de dangers, sur lequel les êtres humains n’ont que très peu de contrôle.
  • huái : la chacra cultivée, un lieu domestiqué où hommes et femmes passent une grande partie de leur temps à travailler.
  • huená náhue : la chacra qui est restée non cultivée pendant un à cinq ans, mais qui continue à être productive.
  • ramaima náhue : la chacra qui a été abandonnée après cinq à vingt ans et qui n’est plus productive. (cette partie est une traduction de carolita de pueblos originarios.com)

Histoire

Des preuves archéologiques démontrent la présence de sociétés humaines dans le bassin de la rivière Ucayali bien avant l’arrivée des espagnols. Les ancêtres des Shipibo auraient atteint l’Ucayali du nord entre 650 et 810 de notre ère.

Dans le bassin de la rivière Uucayali se seraient développées des sociétés à forte densité de population auxquelles un style particulier de céramique appelée cumancaya est associé.

Ils entretenaient des relations d’échange avec des peuples andins depuis l’époque pré-inca ainsi qu’avec des peuples amazoniens dont d’autres peuples de leur famille de langue, les langues pano et des peuples de langues tupi-guaranis de l’Amazonie centrale.

Aux XVIIe et XVIIIe siècle des religieux franciscains, jésuites attaquent les différents peuples pano pour les évangéliser par la force.

Une première rencontre avec des missionnaires et les Shipibos a lieu en 1657 et de premiers affrontements ont lieu en raison de la résistance des peuples.

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En 1660 on note des affrontements dans les missions sur les rives de la rivière Huallaga.

Au cours du XVIIIe siècle les missionnaires commencent à réunir les peuples autochtones dans des missions d’où une forte résistance.

La plus grande révolte selon Jacques Tournon expulse les missionnaires de la région en 1766, elle est conduite par les peuples Shipibo, Konubo et Xetebo qui étaient pourtant autrefois rivaux.

La rébellion est menée par Runcato aujourd’hui considéré comme un personnage important du peuple.

Avec l’indépendance du Pérou, la population des missions se disperse et des colons arrivent sur le territoire Shipibo.

La période d’extraction du caoutchouc affecte le mode de vie des Shipibo qui doivent travailler pour les récolteurs de caoutchouc. Ils contractent des dettes importantes.

Avec la chute du prix du caoutchouc au début du XXe siècle, les employeurs abandonnent l’activité pour se consacrer au coton en ayant encore une fois recours à la main d’œuvre des Shipibo.

Mode de vie

By Líquen – https://www.flickr.com/photos/liquen_arq/3983015499/meta/in/set-72157622520473882, CC BY 2.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=8934347

L’autorité principale est le chef de la communauté, un agent municipal est chargé de la propreté de la communauté et un lieutenant-gouverneur veille sur l’ordre et la sécurité de la communauté.

Ils sont contactés par des missionnaires colonisateurs et des colons au cours du XVIIe siècle. Une rébellion a lieu contre la colonisation entre 1742 et 1760.

Le cœur de la culture Shipibo est basé sur les relations spirituelles, physiques, culturelles.

Leurs activités principales sont la pêche, l’agriculture, l’artisanat et la chasse.

L’agriculture est pratiquée avec le système de l’abattis brûlis en tant qu’activité traditionnelle et les cultures principales sont le manioc, la banane plantain ainsi que le maïs, les arachides, le riz et les haricots.

Il y a d’abondantes ressources alimentaires dans la région malgré des inondations saisonnières.

La pêche est une importante source de protéines. Ils utilisent des arcs et des flèches, des crochets et des filets.

Les Shipobo Konibo distinguent environ 82 espèces de poissons dans leur langue démontrant la richesse ichtyologique de la région ainsi que leurs connaissances des espèces.

La chasse devient une activité de plus en plus difficile au fil des années à cause de la rareté des animaux (surtout le capybara/ronsoco et le tapir/sachavaca) les plus gros mammifères de la forêt amazonienne. Il faut à présent pour chasser plusieurs heures de marche dans la forêt et parfois le chasseur rendre bredouille.

Artisanat

De Trabajo propio, Attribution, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=46087542

Ils produisent de la céramique et de l’artisanat textile qui sont devenus célèbres.

La céramique est l’art développé avec le plus de compétences par les Shipibo Konico. Les  femmes apprennent la technique dès leur plus jeune âge, avec l’argile malléable elles fabriquent des morceaux de poterie de différentes tailles, peintes ensuite avec des  lignes brisées.

Les femmes sont responsables de la production de céramiques et des peintures faciales ainsi que du kené.

Les hommes participent aussi au kené mais ils sont responsables de la fabrication d’articles en pierre, en bois, en os.

L’artisanat est devenu très important de nos jours dans l’économie de la tribu.

By Андрюс Сурвила Zergboy – Личная фотография купленной в Перу вышивки., CC BY 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=9965052

By Rama – Own work, CC BY-SA 2.0 fr, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=10596916

By Yanajin33 – Own work, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=28831620

Cosmovision

Les Shipibo Konibo distinguent 4 mondes dans leur cosmovision :

Le monde de l’eau, jenenete, qui est habité par les esprits de l’eau et dont le Ronin est le plus puissant caractérisé comme un grand boa. Ce monde est également habité par des Shipibo Konibo qui vivent dans l’eau, des personnages appelés jenechai konibo.

Notre monde ou non nete, monde habité par les êtres humains, les animaux qui peuvent être mangés, les plantes, les arbres, les oiseaux et d’autres êtres vivants. Les esprits des plantes comme le lupuna, le catahua, l’ayahuasca, le tabac y sont présents aussi.

Le monde jaune, panshinete qui est le monde des péchés et des mauvais esprits

Le 4e monde est l’espace où se trouve le père soleil ou jakon nete. C’est ici qu’arrivent les esprits des êtres humains, animaux et des plantes. Ce monde est rempli de fleurs, de fruits et de plantes et seul le chamane Shipibo Konibo, le meroya a la possibilité de visiter avant sa mort.

Le chamane est un spécialiste de la santé qui peut parcourir les 4 mondes et entrer en contact avec les êtres qui y habitent grâce à l’entremise de l’ayahuasca.

La cosmovision Shipibo Konibo est représentée dans les symboles et les motifs reproduits dans l’artisanat et le kené.

Les ikaros

Faisant partie de l’univers culturel du peuple Shipibo-konibo-xetebo, les íkaros, appelés « besho » dans la langue Shipibo-konibo, ont une présence fondamentale. Les íkaros sont des chants sacrés dont l’élément central est la dimension énergétique et dont le but, dans la plupart des cas, est la guérison, bien qu’ils ne soient pas toujours directement liés à des buts thérapeutiques, ni ne puissent être chantés uniquement par le chaman. 

Les íkaros du peuple Shipibo Konibo Xetebo sont déclarés Patrimoine Culturel

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Sources : bdpi.cultura.gob.pe, wikipedia

Contes shipibo – Agir avec les indiens Shipibo

Ci-dessous une de mes traductions afin d’en savoir plus sur le kené : 

Kené : Dessins du peuple Shipibo – Konibo


Patrimoine culturel de la nation

LA BEAUTE


par Luisa Belaunde, anthropologue amazonienne


Selon la pensée Shipibo-konibo, la beauté se voit à la surface. Quelqu’un, ou quelque chose, est beau quand il a un kené, c’est-à-dire quand son corps est couvert de dessins, un filigrane de graphiques géométriques dans lesquels des lignes courbes et droites s’unissent pour former des réseaux de lumière qui enveloppent la peau d’une nouvelle peau faite de circuits d’énergie colorée.

L’art du dessin Kené appartient traditionnellement aux femmes qui, selon la cosmologie, ont appris à faire des dessins en les copiant du corps d’une femme inka, qui est venue du monde éternel du feu du soleil qui a traversé la rivière qui sépare les immortels des mortels. Elle portait sur sa peau les dessins de l’anaconda, le puissant propriétaire cosmique des rivières et de l’arc-en-ciel, le chemin qui relie l’eau au soleil. Selon la pensée Shipibo-konibo, tous les dessins de tout ce qui existe proviennent des taches de peau de l’anaconda primordial ; et pour cette raison, pour pouvoir voir et faire des dessins, il est nécessaire de consommer les plantes qui manifestent le pouvoir de l’anaconda, en particulier le piripiri et l’ayahuasca.

Depuis l’enfance, les femmes sont traitées avec le piripiri, une plante de Cyparacea qui est utilisée pour aiguiser la vision et rendre les dessins visibles dans l’esprit, pour ensuite les façonner avec précision sur la peau, les tissus, la céramique et le bois. Les femmes peignent avec des éclats de bois et des teintures naturelles. Elles brodent, tissent et fabriquent aussi des décorations de cannetille (mostacillas).

Nous les avons tous vus à certaines foires d’artisanat du pays vendant leurs produits, mais peu d’entre nous peuvent imaginer la complexité de leur pensée artistique et les compétences nécessaires pour produire des dessins. Les femmes n’ont pas besoin de croquis. Elles rendent directement visibles sur un support matériel les dessins qu’elles voient dans leur esprit, et de cette façon elles embellissent l’environnement humain, le transformant en l’image du monde inka. Sans les femmes pour faire le kené, les hommes n’auraient pas d’ornements matériels et notre monde ne ressemblerait pas à celui des dieux.

Mais les hommes voient aussi les dessins dans leur esprit, même s’ils ne cultivent pas traditionnellement la capacité de les matérialiser. Les visions de kené leur permettent de pratiquer le chamanisme, qui est souvent une spécialité masculine. Pendant les séances d’ayahuasca, les participants sont capables de percevoir les réseaux de lumière en filigrane qui émergent de tout ce qui existe, indiquant l’état de leur santé, à la fois physique et émotionnelle et spirituelle. Par le chant, le chaman communique avec l’énergie de l’anaconda primordial et des autres esprits qui possèdent les plantes, et sa voix dessine des dessins immatériels qui enveloppent les malades de l’énergie des plantes et les guérissent. Chanter, c’est dessiner des motifs de guérison immatériels, clairs et parfumés.

Chez le Kené, l’esthétique et la médecine, le matériel et l’immatériel, le féminin et le masculin, se rejoignent. La capacité de voir et de faire du kené repose sur le mimétisme de l’être humain avec l’énergie des plantes qui, à leur tour, manifestent les pouvoirs génératifs de l’anaconda primordial. Toutes les formes visuelles, olfactives, sonores et tactiles des dessins Shipibo-konibo sont une célébration de la beauté de l’anaconda dont les Inkas éternels brillent de toute leur splendeur dans le ciel.

traduction carolita d’un article paru sur le site barinbabowordpress

Articles complémentaires

La pensée multiplicative chez les enfants Shipibo-konibo du peuple indigène Shipibo-konibo d’Ucayali : une perspective piagétienne

Jorge Villalba Garcés

Susana Frisancho Hidalgo

L’objectif de cette étude était d’identifier et de décrire les niveaux de pensée multiplicative d’un groupe d’enfants issus de deux communautés indigènes appartenant au peuple Shipibo-Konibo de la région d’Ucayali, en Amazonie péruvienne. Quatorze élèves de l’école primaire âgés de 7 à 12 ans, filles et garçons, ont participé à l’étude. Ils ont été évalués selon la méthode clinico-critique de Jean Piaget, avec une tâche de multiplication comprenant du matériel de manipulation (poissons en bois de trois tailles différentes et perles représentant leur nourriture). Les réponses des enfants à la tâche proposée révèlent six niveaux de développement de la pensée multiplicative, qui correspondent aux résultats d’autres recherches et montrent l’universalité des structures logico-mathématiques. Les résultats indiquent également que les enfants ont des difficultés à résoudre la tâche de multiplication, à prendre en compte les proportions et à donner des arguments pour justifier leurs réponses. Les résultats sont discutés en soulignant l’universalité du processus de construction des connaissances multiplicatives, les particularités culturelles qui peuvent soutenir ce processus, et la nécessité de comprendre que, bien que la multiplication soit introduite en troisième année, il s’agit d’une opération complexe même pour les enfants des classes supérieures.

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La tradition d’art chamanique Shipibo-Conibo (Amazonie péruvienne) et sa relation avec la culture chilienne Diaguita

Paola Gonzalez

Société chilienne d’archéologie, Santiago, Chili, courriel : paoglez@gmail.com.

L’art Pre-Inca Diaguita présente une logique visuelle caractérisée par l’utilisation de symétries complexes, l’illusion de mouvement et de vibration, la variabilité infinie à partir d’éléments géométriques délimités, l’horror vacui, l’attraction hypnotique, entre autres. Ces caractéristiques, ainsi que l’association de cet art à un alter ego animal (jaguar) et les indices de consommation d’hallucinogènes, nous permettent de proposer un lien culturel avec certains arts visuels de nature archéologique (Mojocoya) et ethnographique (Shipibo-Conibo). Nous proposons que, dans ce cas, nous ayons affaire à des « technologies d’enchantement » (Gell 1998) qui ont un pouvoir d’action et captivent le spectateur, puisque les motifs abstraits possèdent des caractéristiques d’animation non-mimétique difficiles à comprendre. Dans les contextes ethnographiques, ces motifs décoratifs jouent un rôle important dans les stratégies de guérison chamanique.

si une traduction en français de ce document vous intéresse, merci de me contacter.

Kené

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